La fille du fermier de Jim Harrison


Chronique d’Abigail

La fille du fermier, nouvelle de l’incontournable (et regretté) géant des lettres Américaines Jim Harrison, a tout du portrait de femme. L’écrivain offre là une peinture empreinte autant d’empathie vis-à-vis de son personnage principal que de cruauté.
La jeune Sarah se voit saisie sur le vif lors d’un instant clef de sa vie, celui d’une transition, tandis qu’elle s’achemine vers la puberté et l’âge de femme, instant d’une métamorphose qui, de toute évidence, capte l ‘écrivain et au moment où elle déménage vers le Montana le plus reculé afin de réaliser le rêve ancien de son père, devenir fermier.
Dans ce texte, aussi bien bref que poignant, tout est rugueux, âpre.
Ce qui frappe d’emblée c’est la profondeur de la solitude, voire de l’abandon, de la jeune fille en ce début des années 80. Le personnage  s’avère coupé du monde extérieur pendant de longues années par les rêveries de son père et de ses désirs en lien avec le travail de la terre. Cette rupture d’avec le monde extérieur résulte aussi des positions de sa mère. Cette dernière, pétrie de religiosité, entend réaliser l’instruction de sa fille à la maison.
Le rêve paternel d’un retour à la terre embarque dans son sillage toute la famille, emmenée malgré elle dans le tourbillon de ses aspirations très personnelles. Ce qui frappe aussi dans ce texte concis, c’est cette observation, cette mise hors champ d’un univers adulte qui paraît souvent démuni, dans l’incapacité d’offrir un quelconque modèle.  A l’exception du vieux Tim, le meilleur ami de Sarah, confident privilégié qui se livre à un jeu de séduction à la fois puéril et ambigu,mais finira par mourir foudroyé par un cancer.
Ce qui ressort de cette oeuvre de Big Jim, c’est ce sentiment de désillusion sans amertume, mélancolique quant à l’incapacité des liens familiaux à enserrer, protéger ou retenir. Chaque être, humain ou animal, est libre et profondément seul. Ainsi Sarah est-elle pareille à une force qui va dans cet Etat sauvage où la nature domine encore, impose sa loi aux vivants, bêtes et hommes. A son image, tous sont modelés par une force amorale, celle de la vie, celle de ces corps habités de désirs, d’appétits auxquels ils obéissent. Entre beauté et cruauté, la vie s’impose dans toute sa rudesse ; chaque pousse aspire à la lumière, chaque animal à sa perpétuation. Le puissant équilibre vie/mort crée un cycle auquel nul n’échappe, où les hommes eux mêmes s’efforcent de demeurer en vie, d’arracher leur subsistance à la fulgurance des instants.
Sarah grandit, apprend. Une sorte d’animisme imprègne l’évocation des forces de la nature; ainsi des relations entre Sarah et Lad, son cheval rétif, ou sa chienne sauvage, Vagabonde, aussi farouche qu’elle-même.
Mais La fille du fermier c’est aussi l’histoire d’une quête, celle de soi-même sur fond de choix à réaliser et d’appel à la vengeance. Sarah est blessée, atteinte au plus profond d’elle même. Cette cicatrice s’entoure et grandit dans le mutisme du personnage . Jim Harrison se glisse dans la psyché de cette jeune fille avec une compassion réelle. Sa transformation, l’hommage rendu à sa précocité et à la vivacité de l’intelligence du personnage traduisent la fascination de l’écrivain pour cette sortie de la chrysalide vers l’âge adulte.
Cet hommage à un être solitaire, fort et blessé possède une dimension solaire. Mais un caractère solaire non dénué d’un voile de grisaille, d’une nuance d’inquiétude et d’une touche de douceur.
Peut-être Sarah pourrait-elle s’apprivoiser? Guérir? Peut-être… Peut-être…


Roman traduit de l’américain par Brice Matthieussent
Editeurs: Flammarion, Coll. »Folio », 2017

130 pages
2 euros 

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2 commentaires pour La fille du fermier de Jim Harrison

  1. Folavril dit :

    Belle chronique 🙂 j’avais bien aimé ce court roman de Jim harrison.

    J'aime

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