LaRose de Louise Erdrich


Chronique d’Abigail

Louise Erdrich livre une chronique incandescente sur le thème du don et du sacrifice, de l’échange et de la réparation. A partir de l’idée ancienne d’une vie pour une vie, elle tisse sa trame autour de cette redoutable loi de l’équilibre entre ce qui est offert et ce qui est repris.
Tout démarre dans le Dakota du Nord sous un ciel oblique. Tout débute par une après midi fatidique au cours de laquelle un coup de feu perce le calme de la forêt, marque un signal. Celui du basculement définitif; il s’agit de ce micro instant, de ce centième de seconde qui pousse une porte, entrebâille puis élargit une faille temporelle. C’est cette minute qui fait exploser en un millier de particules l’équilibre fragile mais parfait, qui, déjà, appartient au passé. Landreaux vient de tuer accidentellement Dusty, cinq ans, le fils de son voisin et meilleur ami.
Dés lors la mécanique du drame et de ses conséquences se met en place. La quête de la réparation commence. Landreaux et son épouse Emmaline, selon une ancienne coutume Ojibwé, décident de donner leur fils dernier né, LaRose, du même âge que Dusty.
Face au vide qui happe Nola, la mère du disparu, contre la rage qui dévore les entrailles de Peter Ravich, le père, le don de l’enfant doit contrecarrer la menace, celle du chaos et du non sens de la mort d’un autre enfant. Ces deux êtres sont semblables à des jumeaux d’ici et de Là bas, l’autre côté, le territoire des Ancêtres. Une alliance se trouve donc scellée autour d’un être sacrificiel, LaRose. Dés lors, la douleur des uns répond tel un hypothétique  soulagement au chagrin des seconds. C’est la loi de l’équilibre.
Louise Erdrich, une des rares voix des Amérindiens, possède le talent d’une conteuse. Voix et époques s’entrecroisent pour mieux se télescoper sous la présence tutélaire de la première LaRose. Ce prénom a une valeur de talisman, transmis de génération en génération, de la première au tout dernier de la lignée. Peu importe la connotation féminine du Verbe. Ce qui est porté, appelé par les LaRose successifs c’est la voix de l’Invisible, le dialogue avec les Absents. Ce qui se transmet de l’un à l’autre, rongeant les os et les mannes, c’est la tuberculose et le chagrin. La mémoire et l’art de conter. C’est aussi le pouvoir de lier, délier et relier; les vivants avec les Esprits. Chaque LaRose synthétise et construit un pont entre les ancestrales connaissances Ojibwé, la magie et la culture des blancs, enseignées dans les écoles des Missionnaires.
Ce récit se veut une valse polymorphe de l’ici et de l’autrefois, des fêlures anciennes, de la colère sourde. Chaque personnage porte en lui un tiraillement qui le dépasse. Ce que raconte Louise Erdrich c’est l’économie de l’adaptation  aux vieux chagrins. La question posée est

de savoir si chaque homme peut recevoir de l’amour en dépit de ses fautes. Peut-il, doit-il être admis au partage avec ses semblables?
L’idée du rachat, d’une force presque cosmogonique qui relie les êtres, les rend à la Vie par sa force même s’avère omniprésente. Le sort de chacun se fond dans la destinée de tous.
Ainsi, la scène finale est celle d’un Repas. Le partage des Mets , telle une Cène, se fait sous l’égide discrète du jeune LaRose, réunit les deux familles, les Anciens et les nouvelles générations. Mais aussi les Esprits et les Vivants par la médiation chamanique de LaRose. En toute innocence, il porte ce pouvoir, celui de consoler. Il répare les créatures meurtries, les épargne en toute humilité, leur parle lui que, pourtant, aucun don ne semble distinguer. Il est l’Innocent, sa présence est vectrice d’équilibre. Il admet le don de son existence, lui qui fût offert sans être consulté.
Louise Erdrich signe là une chronique empreinte d’humanité dans laquelle ni la peine ni la rage ne sont jamais occultées. Une fois de plus elle emporte son lectorat dans ce conte moderne. A son terme, longtemps encore, le vent  murmurera peut être à son oreille les récits anciens.


Traduit de l’américain par Isabelle Reinharez
Editeurs: Albin Michel, 2018
513 pages
24 euros

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