La pièce du fond de Eugenia Almeida

Chronique d’Abigail

Voilà un roman qui débute à la façon d’une pièce de théâtre. Le décor est posé, la grande place immobile sous le soleil, les pigeons et, accolé à cet espace commun, un bar. Celui-ci représente la scène où déambule une jeune serveuse, énergique, force de vie dans ce texte, animée du désir de percer les apparences, mue par l’envie de comprendre. Enfin, pour achever de fixer les éléments du décor, le commissariat, voisin de ce même bar, dispose de sa vue imprenable sur l’ensemble de la place. D’emblée, il pose un indice de surveillance et de contrôle.

Cette place, le lecteur se l’imagine aisément, coeur battant d’une petite ville de province en Argentine.
L’autre aspect théâtral réside dans la mécanique en apparence impeccablement rôdée des habitudes, des gestes, des heures qui passent remplies par l’arbitraire des décisions du gérant de l’établissement où travaille le personnage de Sofia. Ce dernier décide de rallonger à l’envie les journées de sa serveuse. Cela ne peut se discuter. Car chaque personnage, selon une volonté verticale et invisible, se voit attribuer sa place, son rôle.
Par ailleurs, chacun se conforme à ces rituels tacites, à ces coutumes régies par la brutalité, la dureté des rapports qui paraît couler de source. Ainsi, Freias, policier doté d’humanité, enclin à manifester celle-ci incarne-t-il « une fiotte », une anomalie dans le système de l’autorité policière incarnée par son collègue, Palacio, paré de manières brutales, avide de cogner, gonflé de colère pour qui toute tendresse équivaut à une faille dans un rouage parfait.
Ainsi en va-t-il de l’accueil au sein de l’hôpital psychiatrique de Santa Lucia, établissement sous la bonne garde de deux femmes cerbères, incarnation de l’obéissance à la règle administrative, inflexibles jusqu’à l’absurde, tatillonnes jusqu’à la bêtise. L’hôpital ne saurait s’ouvrir à aucune curiosité… Ainsi, depuis des décennies, le vieux psychiatre Resquon y débite ses théories, immuables, les anecdotes anciennes, règne sans discussion sur le fonctionnement de l’hôpital.
Hors champ se devine l’allusion au souvenir par si vieux de la force de l’arbitraire, celle du régime dictatorial qui corseta l’Argentine. De cela découle cet esprit des personnages gardiens d’institutions publiques, formatés, encore aliénés par l’obéissance. Il est d’ailleurs souvent fait mention de la violence ordinaire appliquée par certains policiers aux méthodes sorties de l’ère de la dictature, dépeints comme obtus, corrompus.
Or, un beau jour, voilà qu’entre en scène l’élément perturbateur. Un homme âgé, qui ne prononce aucun mot, assis sur son banc au beau milieu de la place. Est-il un clochard? Nul ne sait. Mais cet être à la marge, muet, qui peut-être juge et se tait, va enclencher la mécanique de l’intrigue. Bien malgré lui.
Chaque jour, il s’assied, figé. Attentif, il écoute ceux qui se posent prés de lui, le prennent en commisération. Sofia le nourrit. Frias le croit un ami bienveillant au regard doux et chargé d’une compréhension muette. Tous les deux se l’approprient, décrètent de facto que ce personnage doit être protégé, pris en charge. Qui est-il? S’il ne dit rien, c’est peut-être qu’il refuse? Qu’il résiste. C’est un symbole de l’oppression qui demeure. Or, cet homme ne peut décliner son identité à ceux qui la lui demandent. Alors le voilà marionnette, pâte molle qui reçoit les désirs de chacun; un ami, un malheureux. Un Fou qui ne se trouve pas à sa place, par conséquent un aliéné ou un perturbateur…
Un autre personnage vient bouleverser l’ordre en place. Une psychiatre, Elena, nouvellement nommée. Mais que peut bien désigner ce titre énigmatique La pièce du fond? Est-ce le bureau retiré de la psychiatre, la pièce dévolue aux archives oubliées dans la maison abandonnée qu’elle loue, résidu des souvenirs de ses précédents propriétaires, mémoire qu’il s’empressent de laisser en arrière. Ou est-ce la chambre où le vieil homme se voit interné? Cette pièce tenue au secret, ce lieu à l’écart c’est peut-être la conscience collective, son refoulé d’après la dictature.
L’homme mutique enclenche une quête, une mise en mouvement, un remue méninge qui, en vérité, contraint le regard à aller vers cette pièce du fond. Celle de l’inavoué. Mais il tisse aussi un lien entre des anonymes, des inconnus, réveille leur humanité. Et si cette porte était le secret accès vers la liberté?


Roman traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry
Editions Métailié, 2010
200 pages
18 euros

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