Le poids du papillon de Erri De Luca


Chronique d’Abigail

Le poids d’une aile, le gramme à peine perceptible d’un battement, aussi infime que celui d’un cil. La perception des pulsations d’un coeur est tout juste moins légère… Et cependant tout se joue là, dans ce frémissement de l’envol d’un éphémère, dans les tourbillons, les allées et venues de ce messager d’un Ailleurs.
Voici une nouvelle fable, empreinte d’un soupçon de philosophie, d’une portion d’écologie, d’une dose d’engagement et d’une part de profonde poésie que livre Erri de Luca.
Au commencement sont ces hauteurs en à pic, rocheuses et escarpées où les chamois dansent au bord du vide en des altitudes inaccessibles aux bipèdes.
Au commencement était un bébé chamois, libre et agile, témoin du meurtre de sa mère et se son éventration par l’Homme, ce prédateur de toujours, ici le Chasseur, avide de collectionner les trophées, à l’affût du défi. Seulement voilà: de même que la Nature, l’Animal enregistre et n’oublie pas. il n’efface pas l’offense. Il ne la remet pas. La loi de la nature est amorale, affaire de don et de reprise, de Vie et de Mort, d’un début et d’une fin. Il y a un temps pour le triomphe et un pour la chute.
Le chamois devint Roi, un souverain sans égal ni pareil, plus grand, plus fort que tous les autres rois avant lui. Et cependant, la tristesse habite l’âme du grand animal, la solitude est son lot à celui qui se méfie de l’Homme. Qui, à vrai dire, l’attend.
Le Chasseur, lui, ne sait qui est ce chamois. Il ignore qu’il fut ce petit, témoin de la mort de sa mère. Certes, depuis, le Chasseur ne tue plus les femelles… Un remords le tient… A lui aussi, la solitude est son lot. L’auteur excelle à dépeindre cette figure masculine autosuffisante, à la vie précaire et isolée, dont les seules ressources pour la survie sont précisément celles offertes par le plus proche; la forêt et ce qu’elle lui consent. Dans laquelle il se retire, effarouché par ses semblables. Braconnier. Chasseur. Tueur, mais respecté, toléré, secrètement admiré. Affranchi du tabou de la mise à mort. Au final, prendre la vie, l’ôter encore et encore, n’est ce pas s’arroger la puissance?
Ce solitaire s’avère obsédé par le Roi. Chacun se trouve en bout de course, au terme de ses forces. Chacun prêt à abdiquer qui son règne, qui le geste tueur.
Et tous les deux d’espérer, d’attendre, de provoquer la rencontre finale, la joute du destin afin de hâter la fin du cycle. Et c’est la mort qui va les river l’un à l’autre, sceller les chaires, ni Homme, ni Chamois ou les deux à la fois… Et cela grâce à une petite différence subtile, aussi subtile que le poids d’une aile de papillon sur la corne d’un vieux Chamois.


Roman traduit de l’Italien par Danièle Valin
Editeurs: Gallimard, 2012
81 pages
9,65 euros

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Le petit rêve de Tan Dà


L’autre rive…

Pour comprendre la prose de Tan Dà, tout particulièrement Le petit rêve, il faut contextualiser cette production et son interaction avec l’histoire du Viêt Nam.

Tout d’abord, qui est Tan Dà ?

Dans la littérature vietnamienne célébrée à l’étranger, le nom de notre auteur reste inconnu et pour cause. En effet, Tan Dà, de son vrai nom Nguyen Khac Hiêu est né en 1889 et il est décédé en 1939. De ce fait, sa production littéraire appartient encore au courant néo classique de la période coloniale. Dans la mouvance littéraire Dông Kinh Ngia Thuc (Ecole de la juste cause), les auteurs de cette période appellent à un changement radical des mœurs et mentalités dans la société vietnamienne. La victoire du Japon dans la guerre russo – japonaise créé un tournant pour les lettrés vietnamiens. Ces derniers désirent une rénovation profonde de la société à la japonaise mais pas seulement. Au contact avec l’Occident par la colonisation, beaucoup ont pu accéder aux écoles françaises et à la culture européenne (parmi eux on peut aujourd’hui citer deux grands noms qui ont refaçonné le visage du pays Hô Chi Minh et Vo Nguyen Giap…). Certains ont été si admiratifs de la culture du colon qu’ils voyaient en elle la seule possibilité pour le pays de sortir de « l’âge féodal ». Le lecteur ne s’étonnera pas de noter cela dans Le petit rêve de Tan Dà. En effet, lorsque nous parcourons ce texte, les réflexions de l’auteur abondent dans ce sens. Il voit la France comme le pays des Lumières, de l’Intelligence à l’opposé du Vietnam, plongé encore dans les ténèbres de l’obscurantisme. Ce manichéisme simpliste et cette admiration naïve n’ont pas toujours été les maîtres mots de ses récits. Une promenade au jardin des fleurs et Conseils à l’étude publiés un peu plus tard sont plus nuancés. L’auteur en est revenu des « bienfaits de la colonisation »…

Dans cet ouvrage, se trouvent réunis deux versions du Petit rêve. Le premier Le petit rêve I (Giâc mông con – I) est publié en 1917. Le deuxième ne le sera qu’en 1932 au même moment que Le grand rêve (Giâc mông lon). Le texte compulsé (peut –on ici parler de roman ?) met en scène l’auteur lui-même en voyage dans le rêve. Il fait des expériences initiatiques, parcourt le monde et rencontre les grands noms littéraires et philosophiques. De tout cela, il en tire réflexions et enseignements. Le texte est influencé par sa culture confucéenne et animiste (époque ante confucéenne et bouddhique où le Vietnam est encore ancré dans des croyances animistes et chamaniques liées à une civilisation fondée sur l’agriculture et sur une perception cyclique du temps). D’ailleurs, dans cette culture millénaire, le monde du rêve et l’existence diurne ne sont que les deux faces d’une même médaille. L’homme endormi est transporté dans le monde des esprits et apprend de ses ancêtres totems la sagesse qui devrait guider sa vie pour trouver la Voie…

Tan Dà est aussi tourné vers des idées nouvelles et séduisantes venues d’Europe. La présence des grands noms de penseurs occidentaux dans Le petit rêve, les voyages sur les trois continents témoignent de ce désir d’ouverture de l’auteur vers le vaste monde. Cependant, il met en exergue aussi sa culture classique balayant les Lettres classiques chinoises à celles du Viêtnam avec l’incontournable roman en vers Kim Van Kiêu.

Bien que le style soit quelque peu désuet, la traduction rend hommage à une tradition littéraire révolue. Le lecteur passionné de la littérature vietnamienne ne peut que s’émerveiller devant ce petit bijou que les éditeurs Decrescenzo nous offre. Le monde de trân remercie cette maison d’édition pour avoir l’honneur d’être la modeste chroniqueuse de cet ouvrage.


Textes traduits du vietnamien par Nguyen Phuong Ngoc
Editeurs : Decrescenzo, 2017
140 pages
15 €

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Le chant de la terre de Lee Seung -U


L’âme des lieux

On dit que les lieux ont une âme et qu’ils inscrivent en lettres invisibles sur leurs murs les souvenirs et les événements marquants fastes ou tragiques. Il en va de la sorte pour le monastère du mont Chéon, un haut lieu de la chrétienté en Corée du Sud. Il a connu la gloire mais aussi la déchéance jusqu’à son abandon définitif. Le lecteur averti sait que dans ce pays, contrairement à ses voisins asiatiques, le catholicisme est une des trois grandes religions dominantes. Il se place derrière le Bouddhisme et le protestantisme.

Avec Le chant de la terre, le très remarqué auteur de La vie rêvée des plantes nous livre ici les rapports difficiles entre le catholicisme et le régime de Pak Chung Hee. Mais de quoi s’agit-il ?

A l’ouverture du roman, le lecteur apprend qu’un certain Kang Sang –ho entend poursuivre l’œuvre de son défunt frère, Kang Yong –ho. En effet, il désire publier le travail posthume de son frère concernant le monastère Chéon dont les fresques et l’architecture sont tombées dans l’oubli depuis le départ des derniers moines qui y habitaient. Pour mener à bien sa mission, notre personnage entame une enquête afin de comprendre les raisons et motifs qui ont conduit à l’abandon et à la ruine du monastère. Il va alors parcourir le pays pour entendre les récits des derniers témoins oculaires d’un passé mouvementé notamment celui d’un ancien militaire dont la mission avait été de « garder » l’entrée du monastère. L’ancien militaire révèle un fait important : le monastère, dans ses derniers mois de vie, avait été mis en « quarantaine ». Un poste de contrôle avait été construit dans le but d’isoler les moines de tout contact extérieur :

« Le poste de contrôle avait été installé pour interdire l’entrée du monastère aux gens de l’extérieur. Il avait pour mission de contrôler l’identité des inconnus afin de restreindre leur accès. Ceci à des fins de sécurité intérieure. (…) Par le filtre du poste de contrôle, les gens « sûrs » pouvaient entrer, tandis que les gens « pas sûrs » c’est-à-dire classés comme potentiellement dangereux, étaient renvoyés ou mis en prison. »

Au fil des échanges, le lecteur découvre, en même temps que le protagoniste, la raison de cet intérêt soudain des politiques pour ce lieu isolé. L’ombre de Pak Chung Hee plane sur le monastère et la venue d’un de ses proches collaborateurs n’est pas vue d’un très bon œil. Le calcul politique, la lutte pour le pouvoir provoquent la chute irrémédiable du monastère…

Le mérite de l’auteur est de faire émerger à la lumière une période peu connue de l’histoire de la Corée du Sud aux lecteurs occidentaux. Nous revenons en arrière et avec le personnage principal, nous remontons dans le temps pour pénétrer dans les arcanes du pouvoir, dans un temps où régnait la dictature.

La traduction restitue une écriture limpide. La prose de Lee Seung –U se plaît dans les détails. L’auteur travaille ses personnages, affine leurs traits de caractères et épaissit au fil de sa plume leur dimension psychologique. Qu’il s’agisse du dictateur, désigné ici par l’expression « le Général » ou des protagonistes, Lee Seung –U entend donner au public des personnages dotés, certes, de profondeurs psychologiques mais dont les actions nous échappent. De ce fait, l’intrigue n’en est que plus savoureuse car les décisions, les calculs politiques et les actions des personnages demeurent pour une grande part insaisissable. N’est-ce pas là une subtile façon de souligner la complexité de la nature humaine mais peut-être aussi sa faiblesse…

En conclusion, il s’agit là d’un beau roman teinté de mélancolie. Le chant de la terre est un magnifique rendu d’un certain passé de la Corée du Sud contemporaine mais aussi une prose aérienne qui séduit le lecteur par la capacité de l’auteur à « poétiser » une épisode tragique sans pourtant lui ôter sa gravité.


Roman du coréen par Kim Hye –gyeong et Jean – Claude de Crescenzo
Editeurs : Decrescenzo, 2017
324 pages
17 €

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L’enfant qui de Jeanne Benameur


Chronique de Abigaïl

Comment grandir sans une mère? Comment apprendre à vivre sans sa mère, présente et réelle, là et certaine?
L’enfant qui est celui qui décrypte ce monde à l’ombre d’une mère absente, qui ne prend forme et vie que par un perpétuel récit intérieur, par un art consommé du chant et de l’histoire, celle que l’on conte, le soir, à l’enfant qui s’apprête à dormir, celle que l’enfant se narre à lui-même en guise de consolation, guidé en esprit par la voix de celle qui se manifeste à son imaginaire. Tel est son legs.  L’enfant qui est celui qui arpente les chemins, en particulier ceux de traverse, pour apprendre à poser ses pieds nus dans les traces laissées par ceux de sa mère trop libre, une étrangère au village , évaporée tel un souvenir, un souffle…
C’est que le village tolère mal celle qui vient de l’univers des forains, la diseuse de bonne aventure, lectrice des lignes courbes de la paume d’une main; celle qui, un peu sorcière, apte à jeter des sorts sans doute, envoûta de ses yeux baissés le père de l’enfant, le menuisier du village.
Lui, l’enfant, ce qu’il entend partout, dans le bruissement des feuillages, c’est le souvenir du frou frou d’un grand jupon rouge et froissé.
Jeanne Benameur, avec sa poésie de la marge, son attachement pour les êtres à la frontière, ceux qui ne parlent pas avec les mots, raconte l’initiation. Celle de trois êtres qui se découvrent et nouent avec la liberté sous le regard de l’absente, cette mère envolée, disparue, ni vivante, ni morte, simplement pas là…C’est un apprentissage par la voie de l’imaginaire, l’ouverture vers un monde invisible, un refuge que se crée l’enfant de toute part. Ce que transmet la voix de celle qui raconte, par intermittence, c’est précisément ce pouvoir du repli et de transformation de soi grâce à l’invention d’un monde. A cette plongée dans le ressource inépuisable de l’invention, qui devient aussi invention de soi.
Il y a là trois êtres, laissés, livrés à eux mêmes, emmurés dans leurs solitudes respectives; la grand mère, mère du menuisier, qui voit les tourments de son fils et ne dispose pas  du langage qui apaiserait. Le père de l’enfant qui calme le vide de son coeur dans les vapeurs du café du village, où nul ne lui demande de compte. L’enfant, guidé par un chien, ami fidèle, imaginaire, compagnon qui l’initie aux sentiers que sa mère cherche à lui faire connaître. Lui non plus n’a pas de mots; alors il chante, découvre un langage aux sons rauques, chargés de mystère lorsque la forêt généreuse le reçoit en son sein. Dans le coeur de cette nature-mère, accueillante, l’enfant explore ses demeures intérieures, accède à un savoir ancien sur lui-même et sur le monde. Un monde de l’invisible que les sédentaires, les gens d’ici, ceux du village, ne peuvent entrevoir.
C’est la mère absente qui s’adresse à l’enfant. Chacun, l’enfant, le père, la grand mère, acquiert sa propre révélation, une lucidité neuve qui leur fait prendre conscience de l’idée de choix, de frontière. Car ne se tiennent-ils pas tout simplement derrière cette frontière ancestrale et infranchissable, celle qui délimite ce village, assigne un rôle à chacun? Ne sont-ils pas en servitude volontaire? Sous leurs yeux, le champ des possibles se déploie, en dépit des légendes anciennes du village, celles qui engendrent la peur et gardent les enfants là, pour toujours…
L’enfant qui , lui, peu à peu, à pas dansés, en silence, amorce son départ… Se glisse hors de la maison… S’éloigne… Libre et libéré, y compris de ses morts.


Editeurs: Actes Sud, 2017
119 pages

13,80 euros.  

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La rue de Ann Petry


Chronique d’Abigail

La Rue est publiée en 1948. Au moment où l’auteure, Ann Pétry, née en 1908 dans le Connecticut, livre au public ce premier roman, Martin Luther King n’ pas encore défendu Rosa Parks, le mouvement pour les droits civiques n’a pas encore vu le jour, Malcolm X n’ a pas encore fondé les blacks panthers et il y a encore loin d’ici à la naissance du mouvement black is beautiful.
Lorsque ce roman parait, la seconde guerre mondiale vient de s’achever, les alliés sont triomphants; ils ont proclamé la victoire de la liberté sur la fureur nazie…Les boys, les GI’s sont rentrés au bercail, y compris les soldats noirs, ségrégés au sein même de l’armée des libérateurs, accourus pour libérer une Europe qui a encore, alors, une politique et un empire colonial… La xénophobie est dans les moeurs, institutionnalisée, par l’idéologie coloniale d’un côté, par la ségrégation issue de l’abolition de l’esclavage de l’autre. Alors, les états du Sud des Etats Unis pratiquent officiellement la ségrégation, le Ku Klux Klan défile en cape blanche, le Nord observe tout cela avec circonspection, mais, somme toute, personne ne trouve guère à y redire…
Le poids politique de la communauté afro-américaine, son existence citoyenne pèsent bien peu et les Noirs ne fréquentent pas les mêmes écoles que les blancs et moins encore leurs Universités… Tel est le contexte de fond lors de la parution du roman d’Ann Pétry. Telle est cette atmosphère de peur réciproque et de ressentiment que dépeint l’écrivaine; elle rend compte de la contrainte qui pèse très tôt sur la conscience Noire. La question ethnique est là, obsessionnelle.
Ce que narre Ann Pétry ressemble à un constat, à un état des lieux. Elle pose sur son héroine, Lutie Johnson, un regard sociologique. Elle en fait un objet d’expérience et d’engagement implicite.
Avec elle, nous arpentons La Rue ce royaume austère de la 116 ième, territoire noir, situé au coeur de Harlem. La Rue c’est ce personnage à part entière, cette envoûtante entité qui souffle son haleine gelée sur l’héroine dés l’ouverture du roman: » Le vent glacé de novembre balayait la 116 ième Rue (…) Il secouait les poubelles (…) Des papiers de toute sorte envahissaient la rue (…) Tout lui était bon pour décourager ceux qui osaient l’affronter (…) ».
Quiconque ose arpenter ce territoire procède à un passage rituel; il pousse une porte invisible vers un Royaume secret, celui du pouvoir exercé par la Rue sur les personnages; Junto, le blanc et Mrs Hedges la redoutable mère maquerelle noire. Perchée à sa fenêtre, c’est la déesse archaïque et sans illusion de ce lieu. Tous les deux ont conclu un pacte, une alliance secrète et contre nature dans ce monde où blancs et noirs constituent deux pôles inconciliables de l’humanité. Mrs Hedges agrée ou pas chaque nouvel arrivant. C’est un royaume de violence officialisée mais tacite, inscrite dans l’ADN de tous, dans la peur quotidienne, les dos voûtés. C’est un monde aux hiérarchies bien huilées. Mrs Hedges est l’émanation de Harlem, une reine de la survie, coriace et sans illusions: » Joli endroit, mon petit. Sonnez, le concierge vous fera visiter. » C’est qu’elle a flairé la proie en Lutie, soupesé les chances de cette si jolie Lutie Johnson, mère célibataire. Elle évalue le gagne pain, le renouvellement possible de son cheptel.
Alors, questionne Ann Pétry à l’adresse du lecteur, alors que croyez-vous qu’il advint? La séduisante jeune femme noire, qui éduque seule son enfant de 7 ans, Bub agnelle parmi les loups, tombera-t-elle? Tombera-t-elle pas? Echappera-t-elle aux obstacles, à l’inéluctable, au destin social?
Autrement dit peut-on ne pas être broyé par Harlem, le ghetto, échapper à ses rues qui saisissent et serrent?
Le lecteur voit par le regard de Lutie… Il voit les hommes de Harlem, les pères noirs à qui les blancs ne donnent pas de travail, dévirilisent, ces hommes qui rejettent leur colère rentrée sur leurs femmes, à l’image de Pop, à l’image de Jim, l’ex mari de Lutie: » Dieu damne les blancs! (…) Je veux du travail. J’en aurais si je pouvais changer la couleur de ma peau. »
Le lecteur voit, à travers le regard de Lutie, ces corps avachis, ces visages fermés des noirs dans le métro qui retrouvent leur superbe une fois dans Harlem, loin du contrôle blanc.
C’est un univers binaire que raconte méthodiquement Ann Pétry, celui du pouvoir et de l’humiliation, des blancs et des noirs, du mépris et de la haine.
Alors, une femme noire, jeune, séduisante, seule avec un enfant de 7 ans, sur laquelle pèse la concupiscence des blancs, le désir des noirs, les fantasmes envieux des blanches, les projets lucratifs de Mrs Hedges, peut-elle échapper au destin? Avec méthode, avec le sens de l’inéluctable, en quasi entomologiste, Ann Pétry lance les dés.
Lutie tombera-t-elle? La Rue la happera, trouvera-t-elle, dans ce conte urbain, des personnages prêts à l’aider?
Lancinante question.


Roman traduit de l’Américain par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault.
Editeurs: Belfond, Collection « Vintage », 2017
337 pages
18 euros

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Un goût de sel de Piotr Bednarski


L’âge d’homme

Un goût de sel fait suite au roman Les neiges bleues. Piotr Bednarski s’attèle à écrire une autobiographie masquée dans laquelle il préfère rester caché derrière son héros titulaire Petia. Si dans Les neiges bleues, l’auteur évoque son enfance tragique dans les camps du Goulag et son adoption par une femme à la fin du roman, il en va autrement dans le deuxième volet de ce diptyque.

Un goût de sel nous montre un Petia devenu un jeune homme de 24 ans. Epris de la mer, il choisit de devenir marin. Le récit n’est pas centré sur le contexte de la déstalinisation même si par moments, les personnages s’y réfèrent… Petia quitte son pays et ceux qu’il affectionne pour voguer de port en port. Libre, son existence est ballottée au gré des flots. Tantôt il est en Irlande, tantôt il se retrouve sur les régions danoises et islandaises. Il voyage, fait des rencontres, vit des situations extrêmes et le lecteur suit ses aventures et périples selon les terres qu’il accoste.

Un goût de sel se lit comme un roman d’aventure maritime. Il est à la croisée des chemins entre les personnages trépidants, inquiétants de Robert Louis Stevenson ou de Joseph Conrad.

En conclusion, le lecteur peut préférer Les neiges bleues, salué par la critique comme un chef –d’œuvre. Cependant, Un goût de sel a aussi une forme de gravité qui ne dit pas son nom : celle d’un refus constant de la servitude et d’un amour inconditionnel pour la liberté quitte à payer pour cela un prix fort. Il montre aussi le destin d’un survivant, celui du double littéraire de l’auteur, Petia.


Roman traduit du Polonais par Jacques Burko
Editions : Le livre de poche, Coll. »Biblio », 2014
165 pages
5,60 €

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Un été avec Machiavel de Patrick Boucheron

« L’homme derrière le masque qui le défigure »

Le mérite de notre auteur Patrick Boucheron est de dépoussiérer (si vous me pardonnez l’expression) le travail et la pensée de Machiavel. Il a aussi rendu justice à Machiavel dont la réputation sulfureuse des écrits a parfois détourné le public de l’intelligence et du génie de « l’homme derrière le masque qui le défigure ».

Dans un style dépouillé, clair, précis et simple, Patrick Boucheron n’entend pas offrir aux profanes –ou aux initiés –une dissertation indigeste mais bien un texte plaisant et fluide. En 145 pages, il offre aux lecteurs des pistes et des informations propices à débusquer Machiavel à l’ombre de ses mots. En effet, pour comprendre Machiavel et sa pensée, il faut le replacer dans son environnement et dans son siècle. Autrement dit, il faut le contextualiser :

« Machiavel vit, à la jointure de deux siècles, ce basculement. Il est l’héritier d’une tradition qu’il relance et amplifie. Celle des ambassades, mais celle aussi de cette langue commune de la négociation qui se dit alors en italien. N’imaginons pas Machiavel en créateur de cette manière de dire. Son métier consistait aussi à rédiger des comptes rendus des assemblées informelles de citoyens influents consultés sur les affaires importantes –et nous en avons conservé des milliers de pages. Il se met donc au diapason d’un discours social dont il entend la cadence, et c’est en mettant en musique ses pulsations qu’il donne à entendre quelque chose comme une langue politique. »

On aura compris : l’homme est forgé par son siècle et par l’Histoire. Patrick Boucheron insiste sur les heures fastes et les disgrâces de cet homme dont le destin est façonné au gré des humeurs des Médicis ou des Borgia. Il y a la souffrance de l’exil et des trahisons. Machiavel reçoit les coups, mord la poussière mais se relève plus lucide que jamais sur la nature humaine et tout particulièrement de ceux qui gouvernent.

« La chance de Machiavel est d’avoir toujours été déçu par les hommes d’Etat qu’il a croisés sur son chemin. (…) Machiavel a cherché des princes à admirer, et c’est parce qu’il ne les a pas trouvés qu’il a dû inventer un Prince de papier. »

Et Patrick Boucheron balaie de sa plume les croyances et les clichés colportés par les études contemporaines sur Le Prince. L’étude du texte du Maître lui permet d’en tirer quelques conclusions objectives :

« Le livre de Machiavel qu’on appelle communément Le Prince ne s’appelle pas Le prince, mais De principatibus –en latin : « Des principautés ». Quelle différence cela fait, et pourquoi la postérité l’a-t-elle si vite oubliée ? Machiavel, on le sait désormais, n’écrit pas un traité du bon gouvernement. Il ne fait la leçon à personne, ni à ceux qui gouvernent, ni à ceux qui le lisent. En cela, effectivement, il brise le miroir –je veux parler du miroir aux princes, ce genre traditionnel de la littérature politique médiévale qui entend faire l’éducation morale des têtes couronnées en y imposant l’idée simple, mais constamment assénée, que régner est le contraire de dominer. »

Le Prince devient un texte qui, avant toute chose, se veut pragmatique. Il obéit à un dessein bien précis : celui de montrer le visage réaliste du gouvernant, qu’il soit un tyran ou un démocrate. La politique ignore le bien faire ou le mal agir. Il sert le pouvoir et avant tout sa pérennité. Comme le dit Machiavel lui-même : « Le prince n’a pas à faire le bien ou le mal ; il fait bien ou mal ce qu’il a à faire. » La pensée de Machiavel, loin d’être caricaturale comme se plaisent à la réduire ses détracteurs, poursuit l’oeuvre des Grecs et donnent déjà la réplique à Thomas Hobbes. En effet, le conflit entre Créon et Antigone ne traduit-il pas l’insoluble question entre la nécessité de maintenir l’ordre dans la Cité et l’accomplissement de l’éthique personnelle lorsque celle-ci se heurte à la dure loi de l’Etat ? Chez Machiavel, l’éthique morale n’entre pas en ligne de compte dans la pratique politique qui exige avant tout une réponse exercée à une situation, un contexte donné. Si la solution proposée par le tyran est bénéfique pour la Cité, alors tant mieux. Si elle soulève conflit, désaccord ou guerre, et si le tyran ne peut opter pour un autre choix alors il est contraint de l’appliquer pour asseoir et conserver son pouvoir.

C’est peut-être cela qui gêne les contemporains plus portés sur le caractère magnanime d’un gouvernant car le peuple est plus enclin à incliner son front devant un chef qui le conduit « la main sur le cœur » ou qui lui promet de le « servir avec amour ».

Au terme de la lecture du récit de Patrick Boucheron, quel bilan peut-on dresser ? Tout d’abord, l’auteur permet aux profanes et aux initiés de découvrir le vrai Machiavel non pas tant l’homme mais ses idées. Patrick Boucheron les remet dans leur contexte et explicite comme les prémisses d’une pensée politique. Puis, Un été avec Machiavel approfondit la pensée d’un des maître tardifs du Quattrocento dans ce qu’elle a de moderne nous permettant ainsi de balayer préjugés et clichés envers son œuvre.

En conclusion, le lecteur ne peut qu’apprécier les conseils de Patrick Boucheron dans sa bibliographie. Ils sont une aide précieuse pour revenir à la source : lire Nicolas Machiavel et apprécier son texte dans des traductions plus modernes publiées par des maisons d’éditions sérieuses.


Editions : Equateurs
145 pages
13 €

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