Le Messie du Darfour de Abdelaziz Baraka Sakin


Darfour, une terre oubliée

Abdelaziz Baraka Sakin est né au Soudan dans un pays où l’instabilité politique, la guerre et la famine sévissent encore comme l’attestent maintes articles publiés dans Le Monde Afrique. L’auteur du Messie du Darfour choisit de mettre en exergue le conflit meurtrier et le nettoyage ethnique qui ont eu lieu au début des années 2000. Ayant des racines culturelles et identitaires liées au Darfour et au Tchad voisin, l’auteur pointe du doigt la responsabilité collective qui a permis l’intensification du conflit et la concrétisation du projet politique de massacres de masse.

Dans Le Messie du Darfour, le lecteur fait la connaissance d’un homme mystérieux qui se prétend être le fils de l’Homme. Il prêche et accomplit des miracles. La population le suit ainsi que les soldats. Comme Jésus de Nazareth en son temps, le Messie du Darfour évolue et se meut dans un espace vicié, confisqué par la guerre et disputé par des chefs de guerre. L’intrigue le met au centre d’actions tragiques. D’une part, ce prophète, né avec et par les maux du temps, ne prend pas part aux conflits qui déchirent le pays. Il semble indifférent bien qu’il jette l’opprobre sur les janjawids, ces hordes de mercenaires venues du Soudan et du Tchad, qui ont ensanglanté le Darfour par leurs exactions. Mais bien malgré lui, il est le centre d’intérêt des milices et les différents seigneurs de guerre voient en lui un allié de poids. C’est là que l’intrigue s’intéresse à une autre problématique : le destin du Darfour mis à mal par des pays voisins, le Soudan et le Tchad.

De quoi s’agit-il ? Dans Le Messie du Darfour, les protagonistes sont nombreux. Il y a Shikiri, soldat, enrôlé de force pour combattre les factions ennemis : les janjawids. Il y a aussi les femmes soldates comme Abderahman, épouse de Shikiri et Maryam Moussa. Enfin, ces personnages sèment terreur et carnages sous l’autorité de Charon, chef de guerre redoutable contre les janjawids. Leurs tribulations les mènent aux confins de l’Enfer puisqu’ils assistent aux massacres perpétrés par des milices Janjawids qui tuent, violent et détruisent tout sur leurs passages. Abdelaziz Baraka Sakin fait ici écho aux dénonciations de l’ONU à l’encontre de ces milices considérées comme des criminels de guerre. Plus encore, l’auteur dénonce aussi le regard occidental blasé, indifférent porté sur ce conflit. L’épisode des journalistes occidentaux témoins passifs des exactions et des viols d’une femme encore ligotée l’atteste. En effets, ces derniers se contentent de prendre des photos pour élaborer la Une de leurs journaux sans se préoccuper de l’état de la victime. Ces journalistes arrivent après le passage des Janjawids. Tout danger est donc écarté pour eux. Ils auraient pu porter assistance à la femme meurtrie. Dans le roman, tout le monde en prend pour son grade : de la passivité de l’ONU à la complicité des Etats Africains voisins dans la déstabilisation du Darfour, et ce depuis 2003.

Cependant, l’intrigue est écrite avec une verve sans pareil. Les rebondissements sont multiples. L’humour n’est pas de reste. Ce trait humoristique est là comme pour renforcer l’absurdité de la situation et aussi pour mettre en lumière l’automatisme et la mécanisation du geste des miliciens poussés à outrance. La prose de cet auteur est belle, alerte et énergique malgré la gravité de la situation. Il a su captiver le lecteur en lui exposant les faits de l’extérieur. En effet, Abdelaziz Baraka Sakin se place au-dessus de la scène de carnage et par une rotation de 360°, il décrit avec distance les événements qui ont balafré son pays. Cette distance narrative permet une vue objective et sans partie pris. Malgré les exactions décrites dans le récit, il n’y a pas la présence d’un pathos dégoulinant. Le rire remplace les larmes. Il est, comme nous le savons, le meilleur moyen de fustiger le Mal. Cependant, il existe dans le récit des traces de la colère de l’auteur. Celle-ci est dirigée, de façon acerbe, à l’endroit des Janjawids. Ces milices sont levées dans les tribus noires arabisées du Tchad et du Darfour. Comme l’intrigue le montre : ils sont des mercenaires à la solde des chefs de guerre qui opposent la population arabisée du Soudan aux musulmans, chrétiens et animistes non arabes de la région.

Le Messie du Darfour est un roman aux multiples intrigues. Il permet aux lecteurs de s’initier aux différentes problématiques géopolitiques de certaines régions de l’Afrique du Nord. Il montre l’engagement de l’auteur dans les droits de l’homme.

Ecrivain alerte et expérimenté, Abdelaziz Baraka Sakin a reçu en 2009 le prestigieux prix Tayeb Salih. En tant qu’écrivain engagé, il a vu ses livres détruits par les autorités de son pays. Il a dû quitter en hâte sa terre natale pour un pays d’Europe, l’Autriche. Il rejoint ainsi l’ensemble des écrivains exilés politiques.

Le Messie du Darfour est le premier roman de cet auteur traduit en français. Le lecteur espère retrouver d’autres proses de Abdelaziz Baraka Sakin…


Roman traduit de l’arabe (Soudan) par Xavier Luffin
Editions : Zulma, 2016
204 pages
18 €

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Les foudroyés de Paul Harding


Chronique d’Abigail

Un homme qui s’apprête  à mourir, Georges, entre dans le trépas entouré des siens et, pourtant, tellement étranger à toute cette agitation…
Dès les premières pages, Paul Harding distille les détails, précis, acérés, chirurgicaux. Dès les premières lignes, une ombre se glisse, celle du grain de sable qui contrarie les logiques, cette écharde agaçante qui vient rompre l’illusion de l’harmonie. Sous la surface, rien ne va.
Ainsi, la lecture des quinze premières lignes nous apprend que Georges agonisant se trouve étendu sur un lit médical de location. Cet infime détail, si prosaique, retient l’attention parce qu’il connote une encoche dans la surface lisse des choses, une sorte de négligence, l’attente empressée que la fin advienne. Car, quand bien même le personnage se meurt parmi les siens, il ne meurt pas pour autant entouré de leur affection. Plus loin, nous comprenons qu’ils attendent, ou plutôt guettent, le souffle ultime. Plus loin, nous constatons que les paroles échangées de grand père à neveu, d’épouse à mari, ne sont que des mots fades, des phrases bêtifiantes, codifiées adressées à celui que l’on croit devenu simple parce qu’il meurt.
De plus, Georges agonise sur son îlot médical, au milieu du salon, halluciné, se rêvant enseveli sous cela même qu’il a bâti… Car Georges bâtit, bricole, répare, démonte…Ainsi, Georges a raffolé des horloges. Il les a bricolées, les a réparées, les a remontées, les a collectionnées et connaît leur valeur tellement rentable.
Or, c’est le décompte de son propre compte à rebours, quelques 180 heures avant sa mort, que Paul Harding met en scène. Cette ultime marche contre la montre, cet affrontement avec Chronos, s’entrecoupe avec ironie d’extraits d’un ouvrage du Petit horloger raisonné daté de 1783.
Plus le tic tac insidieux le rapproche de l’échéance ultime, plus loin dans le temps sa mémoire l’emporte. Georges ressent une nostalgie. Celle du père, celle d’Howard le colporteur, l’homme errant et incompris, allongé le soir contre une épouse éprise d’économie domestique, en fait rongée de haine et de frustration à son endroit. Paul Harding élabore des retours de l’un à l’autre, une remontée d’une époque vers une autre. Il révèle la filiation, la reconstruit, la raconte, tisse un motif fait d’allers et venues temporelles.
Car ces Foudroyés ce sont, ni plus ni moins, des maudits, des hommes condamnés à l’échec du désamour. Ils chutent, ainsi que Lucifer le bien aimé devenu damné, et tombent durant le parcours de leur existence mais sans se relever.
Les portes s’ouvrent sur le temps, le remontent ainsi que le mécanisme insidieux d’une horloge. Georges se remémore Howard, l’homme nomade, équipé de bric et de broc, convulsé, tordu par le haut mal. Il se remémore l’enfant affolé, la scène originelle, ce jour où il a du glisser ses doigts au fond de la gorge du père pour l’empêcher de se mordre la langue… Puis, le choc de la morsure, l’effroi face à ce père convulsif, capable de blesser…
Paul Harding nous narre Howard, l’homme qui s’enfuit, quitte le lieu du désamour, abdique, disparaît. Il fuit l’internement auquel son épouse le destine. Et Howard, à son tour, se remémore son propre père avant lui.
Il se rappelle  le Pasteur, ses discours enfiévrés, de plus en plus confus. Il se rappelle l’entrée dans la folie, les hommes venus chercher un jour le pasteur, sa disparition hors de la vie des siens. Cette folie, cette différence, cette inadaptation à ce monde tel qu’il est signe la rupture, l’échec de ces hommes, ces foudroyés.
Et cependant…
Cependant, tandis que Georges se meurt, une scène lui revient, pathétique et teintée d’humanité. ce souvenir ultime réajuste les destinées de façon touchante et absurde dans le même temps.
Grand écrivain, traversé d’une poésie étrange et d’un regard quasi clinique, Paul Harding livre un chef d’oeuvre.


Roman traduit de l’anglais par Pierre Demarty
Editeurs: 10/18, 2012
190 pages

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Les chaussures italiennes de Henning Mankell


« Nous étions arrivés jusque-là »

Pour fuir son passé, un homme, Fredrik Welin, 66 ans, vit seul sur une île déserte de la Baltique. Il a ses habitudes et ses repères. Passant ses journées avec ses animaux, il semble totalement coupé du monde. Ne recherchant absolument pas la compagnie humaine, il mène une existence sans joie ni peine dans l’indifférence imperturbable des jours et des nuits battus par le vent et la glace.

Cependant, son univers va être bousculé par l’arrivée impromptue d’une vieille femme, Harriet. Elle resurgit du passé. Au seuil de la mort, elle rappelle à Fredrik sa promesse d’antan, du temps où ils étaient deux jeunes amants juste avant que ce dernier ne l’abandonne.

«  – Je ne suis pas venue pour t’accuser, mais pour te demander de tenir ta promesse.
J’ai tout de suite compris de quoi elle parlait.
Le lac de la forêt.
L’endroit où je m’étais baigné, l’été de mes dix ans, quand mon père et moi étions partis pour un voyage vers les régions reculées du Norrland où il était né. Ce lac, je l’avais promis à Harriet. Quand je reviendrais après mon année en Amérique, nous irions là-bas ensemble et nous nous baignerions la nuit dans ses eaux sombres.»

Commence alors un long périple, une course contre le temps et la mort pour le vieux couple. Cependant, Fredrik n’est pas au bout de sa peine car sa vie se retrouve alors totalement changée. Le passé refait surface et avec lui, la culpabilité et le besoin de se racheter.

Les chaussures italiennes est un roman sur la vie et la mort, sur la solitude et la rédemption. C’est le récit d’un bilan, celui d’une vie gâchée par des fautes et des manquements. Ecrit dans un style sombre mais empreint de poésie, Henning Mankell se savait-il déjà malade ? Son roman a un goût doux amer. Les personnages sont au carrefour de leur vie, abimés mais sans désespoir. Ils se croisent puis se séparent dans l’ombre de la nuit baltique comme des noctambules ou des oiseaux de nuit qui errent dans un monde qu’ils tentent désespérément de ne pas quitter malgré tout.

Il y a des récits qui ne permettent pas que l’on s’étale dessus car leur prose se suffit à elle même. C’est le cas de ce très beau roman de Henning Mankell, poétique et doux à la fois. Car la vie n’est pas brutale. Elle tient à ses bonnes manières : elle nous dévaste tout doucement et sans bruit …


Roman traduit du suédois par Anna Gibson
Editions du Seuil, 2011
373 pages

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Les pierres vives de Anne Guglielmetti


Itinéraire d’un orphelin

Le jeune Benoît est un orphelin recueilli par les moines d’une abbaye bénédictine du 11ème siècle. Il est sous la tutelle de l’abbé Mainier. Benoît grandit et semble bien s’adapter aux usages et aux règles de l’ordre. Il apprend l’art de l’enluminure et excelle dans ce domaine. Cependant, il s’enfuit sans cesse dans cette forêt même où on l’avait trouvé lui et sa jeune sœur. Au fil du roman, le lecteur parvient à reconstituer la trajectoire des orphelins et le traumatisme du meurtre de leur mère dans la forêt. Ceci devient la scène originelle qui va conditionner la vie de Benoît et celle de sa sœur.

Mais la vie ne semble pas être un fleuve tranquille pour notre personnage. Son comportement lui vaut le bannissement de l’abbaye. Il parcourt les routes sous son vrai nom … et parvient jusqu’en Italie.

Anne Guglielmetti décrit là un Moyen Âge florissant où la calligraphie et l’enluminure ornent et parent les lettrines de mille feux. Elle n’omet pas non plus les luttes intestines entre le pouvoir religieux et les seigneurs féodaux. L’abbaye doit sa survie et son développement à la diplomatie de son abbé.

Dans un texte à l’écriture dense, l’auteure entrecroise l’intrigue romanesque et l’histoire de l’Europe dans ce 11ème siècle florissant. C’est un roman dense à l’écriture complexe qui oublie parfois le romanesque pour s’inscrire dans une forme de préciosité moderne mêlant érudition et narcissisme. Les dimensions psychologisant, historico- sociale, prennent le pas sur l’intrigue qui aurait pu être intéressante.

L’ensemble constitue une armature solide mais la tonalité est froide. Il y a dans Les pierres vives (ou plutôt mortes) une absence de vivacité et de vie. Le lecteur ne parvient pas à s’inscrire dans l’histoire…


Editeurs : Actes Sud, 2016
400 pages
21 €

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La nuit du bûcher de Sandor Marai


La mort de l’Humanisme

De Sandor Marai, le public français et européen semble connaître peu de choses car cet auteur qui jouit dans le monde entier d’une réputation comparable à celle des plus grands auteurs contemporains (Zweig, Roth, Schnitzler, Mann…) a eu un parcours atypique. En effet, né en 1900 en Hongrie, Sandor Marai a connu immédiatement un succès après ses publications. Cependant, les événements tragiques du 20ème siècle (Le nazisme puis le stalinisme) ont eu raison de l’auteur. Engagé, déclaré comme antifasciste et antibolcheviste, l’écrivain hongrois a dû fuir et vivre en exil aux Etats Unis dès 1948. Cependant, l’Histoire l’a probablement rattrapé comme certains de ses collègues écrivains (Zweig, Levi) et pris dans des drames familiaux, Sandor Marai se suicide en février 1989 soit huit mois avant la chute du régime populaire hongrois et la chute de l’Union Soviétique. Une ironie de l’Histoire…

Durant les années de dictature communiste, les œuvres de cet auteur ont été brûlées et interdites dans les pays de l’Est. Son roman Libération publié seulement en 2000 souligne la portée dénonciatrice de l’écrivain à l’encontre du communisme. La nuit du bûcher est un récit écrit durant l’exil puisqu’il est paru en 1974. Sandor Marai, aguerri par des expériences successives telles que le fascisme, le nazisme et le bolchévisme livre ici une critique acerbe et lucide d’une idéologie qui met à mal l’individu et le collectif sous couvert de la quête du pur et du vrai.

Le roman se déroule à Rome en 1598. En effet, le choix de l’époque et du lieu souligne la subtilité de l’auteur. L’intrigue se déroule dans une Rome puissante et florissante. Nous sommes en pleine Renaissance. L’Europe est secouée par des idées nouvelles qui se diffusent sur tous les territoires grâce à l’imprimerie. Catholiques et Protestants se toisent et s’affrontent pour des différences théologiques. Ainsi, l’intelligence, l’émergence des idées, des sciences et des arts n’ont pas permis aux royaumes d’Europe de sauvegarder la Paix. L’Inquisition, l’enfant des Ténèbres et de l’Obscurantisme voit aussi le jour. Les guerres partisanes et les querelles fratricides affermissent le pouvoir de l’Inquisition. Celle-ci entend inspirer la terreur aux hérétiques, c’est-à-dire ceux là même qui embrassent la foi de Luther.

Dans ce contexte, le narrateur, un moine venu d’Avila arrive à Rome pour apprendre de l’Inquisition ses méthodes et ses leçons afin de pouvoir, par la suite, apporter ce « savoir » aux frères espagnols dans leur lutte contre les anti papistes. Son séjour le confirme dans sa foi en la Sainte Inquisition. Monolithique, il ne remet pas en cause ses préceptes bien qu’il soit témoin de tortures et d’exactions sur les hérétiques qu’on mène au bûcher. Consolidé dans la lecture des pères de l’Inquisition, il est cependant saisi de doute lorsqu’il est autorisé à suivre la dernière nuit du condamné Giordano Bruno, accusé d’hérésie. L’exécution du pauvre homme retourne l’âme du moine aux idées trop tranchées. Il délaisse sa bure et s’enfuit …

Ecrit en 1974, Sandor Marai expose ici sa vision implacable de la dictature. En choisissant une période faste qui est la Renaissance, l’auteur insiste sur l’absence de paradoxe et de contradiction dans la mesure où le progrès scientifique, technique, artistique et civilisationnel a toujours été suivi, dans son ombre, par la tentation de puissance et la soumission forcée ou volontaire de la masse à un leader charismatique. Dans le roman cette figure se présente sous les traits du Padre Alessandro ou encore du cardinal Bellarmin. Cependant, le lecteur reconnaît aisément vers qui Sandor Marai dirige ses attaques. L’autodafé, le bûcher ont été aussi des fléaux du 20ème siècle. Ils ont été érigés sous le Reich aussi bien que sur les places des villes tombées dans l’escarcelle du communisme en Europe de l’Est et ailleurs. Lire La nuit du bûcher revient à déchiffrer un message codé. L’âge des Ténèbres est parmi nous. L’homme éprouve le désir de s’élever avec les inventions et les arts. Mais il est aussi l’instrument de sa perte lorsqu’il se soumet à la barbarie ou lorsqu’il est l’instigateur de cette barbarie.

La nuit du bûcher est aussi une œuvre d’engagement. Il offre une part belle à celui qui résiste malgré la torture, l’emprisonnement et la mort. L’abomination n’a pas de prise sur lui. Il meurt libre.

En conclusion, La nuit du bûcher est un magnifique roman qui mérite d’être découvert. Espérons qu’il permette aux lecteurs de parcourir l’œuvre de cet auteur.


Roman traduit du hongrois par Catherine Fay
Editeurs : Le livre de Poche, 2017
278 pages
7,30 €

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Plumes de poèmes de Jean – Marie Henry et de Judith Gueyfier


Hommage à nos frères à plumes

Comment vous dire… Le Monde de Trân a retrouvé l’émerveillement de l’enfance avec ce recueil de poèmes plein de charme, d’espièglerie et de fantaisie. Les chroniqueuses ont les yeux écarquillés d’étonnement et de surprises.

Mais de quoi s’agit-il ?

Eh bien, eh bien, le titre même intrigue plus d’un. Plumes de poèmes, mais qu’est-ce donc ? Il faut alors parcourir le sous titre pour avoir un début de piste…

Plumes de poèmes est une anthologie poétique sur les oiseaux, « des p’tits zoziaux et autres volatiles » En effet, tous les oiseaux ont droit à un hommage appuyé. Le merle bruyant, la pie voleuse, le rossignol joufflu, le hibou –au fait, savez-vous faire la différence entre un hibou et une chouette ? –le corbeau intriguant –si, si même lui…

Mais ces Messieurs, Dames oiseaux –et oiselles ? –ont de l’importance ! Mêmes les plus renommés poètes les chantent et leur offrent mille ovations.

La tonalité est charmante. L’humour est là aussi…

Apprécions ce poème un tantinet coquin et téméraire entre oiseaux chamailleurs et indiscrets :

Le rouge-queue pour s’amuser du rouge-gorge,
Il lui crie :
Cou en feu ! cou enfeu !
Et le rouge-gorge de répondre, qui se rit :
Feu au cul ! feu au cul !

Hum… Tout ceci n’est pas très poli mais c’est la cours des oiseaux. Il faut donc les respecter, les aimer et non les persifler. Car comme dirait Thierry Cazais :

«  Si tous les oiseaux prenaient leur envol en même temps, la Terre se sentirait brusquement plus lourde. »

 Ou encore Victor Hugo –et non des moindres –

« L’ange est de la cité du ciel, les oiseaux sont de la banlieue. »

Contrairement à notre frère chien ou notre frère chat, monsieur l’oiseau ou dame oiselle a la fâcheuse tendance à ne pas se laisser prendre. Mais coquêt, il se laisser admirer. Petits ou grands, nous sommes tous quelque peu benêts devant leur chant ou leur facétie. Mais sans ces petits êtres, le jardin devient bien triste car personne ne lui fait la cour…

Et bien, Jean – Marie Henry ne s’arrête pas là. La complicité de l’éditeur aidant, ils ont   associé à leur entreprise une illustratrice extraordinaire en la personne de Judith Gueyfier. Cette artiste admiratrice de nos amis ailés a su créer des planches aux couleurs enchanteresses. A –t –elle donc visité le paradis des oiseaux pour nous en rendre compte avec des illustrations aussi chatoyantes qui enchantent et nos yeux et notre cœur d’enfant ?

Un livre d’une beauté à couper le souffle.
Un voyage aux confins d’un monde inconnu.
Un moment de lecture qui transporte l’âme vers un ailleurs fait de douceur, de tendresse et d’émerveillement.
Une invitation au voyage.


Editeurs : Rue du monde, Coll. « La poésie », 2017
61 pages
18 €

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La terre qui les sépare de Hisham Matar


Où est mon père?

Sous la forme d’un récit autobiographique, Hisham Matar relate l’histoire de son père, Jaballa Matar, opposant politique au régime libyen de Mouammar Kadhafi. L’engagement paternel et la dénonciation des exactions de ce régime ont valu à la famille des déménagements fréquents. Hisham Matar connaît sans cesse l’exil, d’abord en Egypte puis à New York et enfin en Angleterre. A cette douleur liée à l’exil, s’ajoute pour les Matar, la peur permanente d’être enlevés par les espions du régime libyen postés à l’étranger. C’est ce qui se produira en 1990.

« (…) en mars 1990, mon père fut enlevé dans notre appartement du Caire par la police secrète égyptienne qui le livra à Kadhafi. Il fut enfermé dans la prison d’Abou Salim, à Tripoli, plus connue sous le nom de « terminus » – l’endroit où le régime envoyait tous ceux dont il souhaitait oublier l’existence. »

Pendant vingt – cinq ans, la famille de l’auteur ignore tout de ce qui se passe réellement à l’intérieur des murs de cette forteresse où s’entassent les opposants du régime. Quelques lettres clandestines parviennent jusqu’à la famille dans les débuts de la captivité du père. Mais au fur et à mesure les nouvelles se tarissent. Hisham Matar grandit et devient un homme sans aucune possibilité de savoir si son père est encore en vie jusqu’au jour où la Révolution libyenne éclate. Le régime s’effondre et s’ouvrent alors les portes des prisons.

« A la fin du mois d’août 2011, Tripoli tomba et les révolutionnaires prirent le contrôle d’Abou Salim. Ils brisèrent les portes des cellules, et les hommes entassés à l’intérieur de ces boîtes de béton sortirent peu à peu, errant sous la lumière du soleil. J’étais chez moi, à Londres. Je passai la journée au téléphone avec l’un des hommes armés de masses qui fracassaient les portes. »

Cependant, nulle trace de ce père. Est-il vivant mais méconnaissable ? Est-il cet homme aveugle qui erre, heureux d’être dehors, mais sans mémoire et à moitié fou ? Ou bien est-il mort, exécuté sommairement et jeté dans une fosse commune ? Tant de questions qui restent sans réponse.

Le titre originel étant The return, Fathers, sons and the land in between. Il est explicite et donne le ton à l’ensemble du roman. Il s’agit ici du retour vers la terre maternelle, là où tout a commencé, là où l’auteur a vécu des jours propices auprès d’un père héroïque. Mais c’est aussi l’histoire d’une quête, celle du père. Savoir la vérité sur ce qui lui est advenu est un moyen pour le fils de parfaire son identité d’homme et d’assurer la filiation de la famille Matar. C’est pour cela, probablement, que l’auteur relie son récit à celui de Télémaque cherchant désespérément son père Ulysse.

La terre qui les sépare accuse cet espace, cette patrie qui est devenue une zone de non droit. Ainsi, la terre natale est une menace. Elle est le lieu qui a pris en otage le père et qui a confisqué la vérité sur ce devenir paternel. Elle devient cette terre – mère castratrice, tyrannique à l’égard d’un fils désemparé.

Il est sans conteste que Hisham Matar signe là un très beau roman. Sans tomber dans le pathos, il a su trouver les mots justes pour décrire une situation personnelle difficile. La pudeur s’allie à la poésie pour offrir des pages émouvantes aux lecteurs. Depuis son Anatomie d’une disparition, Hisham Matar lève le voile, rompt avec le romanesque pour livrer au monde non seulement un vécu personnel mais aussi une autopsie de la Libye depuis des années de dictature jusqu’au terrorisme actuel qui secoue le pays.

Un formidable roman à découvrir…


Récit traduit de l’anglais par Agnès Desarthe
Editeurs : Gallimard, 2017
324 pages
22,50 euros

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