Tout ce que j’aimais de Siri Hustvedt


L’écoulement des ans

L’écrivaine Siri Hustvedt livre ici la chronique d’une vie douce-amère. Elle suit avec son œil implacable la vie de deux couples d’amis sur trois décennies. Il y a Bill, un peintre new-yorkais et Lucille, sa première femme. Puis il y a Erica et Léo, tous deux professeurs. Par le plus pur des hasards, Léo rencontre Bill et les deux hommes en viennent à discuter de l’art et tout particulièrement de la vision de l’art selon Bill. D’échanges en échanges, les deux hommes se rapprochent. L’alchimie de l’instant, la concordance des émotions poussent ces deux là à se revoir et la sympathie des débuts laisse place à une amitié profonde et durable. Les deux couples deviennent voisins. Chacun a un fils et la vie suit son cours dans l’ Amérique en effervescence des années 70. Cependant c’est sans compter sur le sort. Lucille devient chaque jour plus fragile. Son esprit s’effrite et s’ensuit le délabrement psychique, mental et physique. Le couple se sépare et bientôt Bill trouve consolation dans la personne de Violet, son modèle. Son art, le traitement du corps et la conception post post-moderniste propulsent Bill dans les tabloïds de la société bien pensante new yorkaise des années 90. Mais l’homme derrière le peintre entame un cycle déclinant, une descente en enfer. En effet, Bill erre dans son labyrinthe intérieur. Il échappe aux autres et à lui-même d’autant plus que son fils flirte dangereusement avec des milieux interlopes. Léo n’est pas épargné non plus. Un drame vient briser sa vie et il assiste, impuissant, à l’effondrement de son univers….

Avec un style acerbe sans être psychologisant ou narcissique, Siri Hustvedt s’interroge sur le temps qui passe et sur son action corrosive. Au travers ces protagonistes, elle nous questionne directement. Face à l’écoulement des ans, qu’avons-nous fait de nos rêves, de nos idéaux ? Qu’avons-nous fait de nous-mêmes ? Avons-nous su résister aux ans ?

La subtilité de son écriture réside dans le choix narratif. Le roman est écrit à la première personne. Il s’agit de Léo, devenu infirme et très âgé qui jette un dernier regard par dessus son épaule. Il relate ces années de vie faites de joie et de tristesse, de réussites et de manquements.

Tout ce que j’aimais est un récit qui fait office de bilan de vie. Une dernière tentative avant de tirer sa révérence. Comme stipule le titre What I loved, Léo ne garde que le meilleur. Il prend en compte les réussites, les joies sans pour autant oublier les défaites, le deuil. Tout ce que j’aime est un roman de l’humaine condition. Léo se raconte. Il restitue les actions menées à hauteur d’hommes.

Siri Hustvedt confirme là son talent d’écrivaine. Tout ce que j’aimais est teinté de poésie. Le lecteur se laisse prendre par l’épais récit. Il s’attache aux personnages imparfaits, parfois égoïstes, parfois antipathiques, parfois attachants. Mais somme toute très humains et si faillibles.


Roman traduit de l’américain par Christine Le Bœuf
Editeurs : Actes Sud, 2003
455 pages
23 €

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La ballade d’Iza de Magda Szabo


Chronique d’Abigail

La ballade d’Iza de la grande romancière hongroise Magda Szabo s’avère un titre trompeur. Car, au final, il s’agit plutôt du chemin parcouru à travers les lieux et le temps par une vieille dame, Mme Szocs, la mère d’Iza, c’est elle qui parcourt son sentier de mémoire.
Tout commence par la mort de Vince, figure du père bien-aimé, l’époux de Mme Szocs. Il est rare que cette dernière soit désignée autrement que par ce patronyme, ce qui a pour effet d’ instaurer une distance, de renforcer son caractère énigmatique  notamment vis-à-vis de sa fille qui ne peut décrypter les pensées intimes de cette mère. Seul, Vince, l’époux, la nomme par son prénom, Etelka. Et cette utilisation à lui seul réservée insiste sur le lien profond, quasi vital, des deux époux.
Dès les premières lignes, l’auteure s’emploie à développer le thème de la fragilité du personnage, vieille femme au pas hésitant qui se méfie du progrès et des appareils électriques, ancrée de toutes ses forces déclinantes dans des habitudes qui appartiennent à la vie et au passé communs partagés avec l’époux qui se meurt.   Dont elle refuse la mort imminente. Son fantôme plane sur tout le roman, crée un vide, enclenche la mécanique romanesque. Vince devient une présence tutélaire, invisible qui régit les actes et paroles de la mère et de la fille
Les séquences qui dépeignent les souvenirs de la vie d’autrefois des deux époux, de leur jeunesse, leur rencontre telle que Mme Szocs se la rappelle, teintée d’innocence, sont nimbées d’un regret poétique. D’un jamais plus mélancolique. Les deux vieilles silhouettes, raccrochées l’une à l’autre, embrasées par cet amour durable et ancien, s’auréolent d’un halo de nostalgie. D’un temps révolu, envolé désormais inaccessible. Un lieu symbolise tout cela, c’est le Fossé aux Balsamines, anciennes mines, espace sauvage traversé de légendes, où les deux fiancés trouvaient refuge. Or, au nom de la salubrité, du progrès, et pour proposer des logements, cet endroit associé par Mme Szocs à des idées de magie et d’envoûtement, à un temps ancien, sera rasé. C’est un chantier à ciel ouvert. C’est là aussi que s’affirme la rupture générationnelle, entre fille et mère, cette dernière jugée réactionnaire et naïve par sa fille qui n’a de cesse de rechercher le socle de la rationalité, du pragmatisme. C’est là, là où tout commença, que la vieille femme s’en retournera, lors de l’une des dernières scènes, hantée par ses fantômes, par ce bonheur passé, perdu…
Cette ballade est celle qui se fait à rebours. celle qui se fait par une plongée en soi, un voyage au delà du voile des illusions. Au delà, par exemple, des alibis qu’Iza le médecin se crée afin de distancier l’inutile encombrement des émotions. Elle est la fille du père, celle qui lutta pour la réhabilitation d’un homme juste, dépouillé par le régime pour ses convictions. Iza entend sauver sa mère de sa solitude, la sauver malgré elle, combler et devancer le moindre de ses désirs matériels. Elle a une mission, sauver les siens et ses patients. Néanmoins la question demeure; qui sauve qui? Ainsi, la vieille dame s’étiole, étouffe, mise sous cloche. Sa présence prouve à qui en douterait qu’Iza est une bonne fille, loyale, dévouée; elle a installé la vieille femme chez elle. Elle sait ce qui est bon pour elle, si fragile… Et les malentendus s’accumulent. Un vide immense se creuse entre les personnages, des rancoeurs qui ne disent pas leur nom. Les griefs informulés ne franchissent pas les lèvres, ni cette folle envie de respirer l’une sans l’autre…
La finesse d’écriture et l’acuité de Magda Szabo excellent dans ces muets reproches, cette culpabilité mêlée d’incompréhension. Ce chemin à faire de l’une à l’autre n’aura pas lieu… Et Iza accomplira sa ballade jusqu’au dénouement final, jusqu’à sa confrontation à elle-même. Jusqu’à un dévoilement ultime, tout en nuances aigres et douces.


Roman traduit du hongrois par Tibor Tardos
Traduction revue et corrigée par Chantal Philippe et Suzanne Canard.
Editeur: Le livre de Poche, 379 pages
7,90 euros

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Je m’appelle Lucy Barton de Elizabeth Strout


Chronique d’Abigail

L’ouverture du roman d’Elizabeth Strout se place d’emblée sous l’égide du souvenir et d’une narration au « je » intimiste.
« A une époque, cela remonte à plusieurs années, j’ai été hospitalisée (…) » colore d’emblée ce récit, lui confère l’allure d’une confidence soufflée au lecteur. La narratrice va entreprendre de saisir le fil qui déroulera la pelote, ô combien emmêlée, des liens qui la relient à sa mère. Au souvenir de sa mère, qu’elle n’a de cesse de  s’efforcer de saisir, au gré des réminiscences qui remontent le cours de sa mémoire. Ce travail lent, par allers et retours, tente de redonner forme et contour à la silhouette familière. Mais cela n’est sans doute que l’alibi à une autre évocation, à un autre doute sous-jacent, celui d’accéder à son identité propre. Car qui est-on au fond? Est-on constitué par ce verbe, celui qui dit les souvenirs? Ou plutôt, de quoi est-on fait?
Sur une modalité faite d’ellipses, de sauts dans le temps et de demi tours vers l’instant actuel de la narration, la narratrice-personnage déconstruit son rapport à l’écriture, cherche la genèse de sa vocation d’écrivain. Ce qu’elle retrouve, enfoui, c’est ce rapport ancien et nécessaire au langage, cette force du Verbe qui nomme et donne aux êtres et aux choses une forme, un contour. Une existence. Ce travail de modelage de la mémoire passe précisément par l’acte d’écrire. Lucy Barton naît autant de la lente appropriation des signes que de son histoire familiale, autant d’une honte jamais dite, que d’une culture apportée de l’extérieur. Enfant, elle découvre un continent inconnu à son milieu familial, un continent où elle seule accostera. Celui de la littérature. Les histoires sont une révélation… De plus, la classe chauffée où elle s’attarde pour lire et étudiée, bonne élève aux bulletins parfaits et donc suspects aux yeux des siens, l’aide à s’acheminer vers la connaissance.  Cette même connaissance qui la stigmatise et la coupe des siens, rejetée à la périphérie des codes familiaux. Cette classe la protège et retarde ce retour vers le garage dans lequel le froid s’infiltre, ce garage qui est leur maison où nulle place pour l’émotion ne se glisse, ni pour le moindre espace d’intimité tant physique qu’intérieure… Ce monde mutique, âpre, marquera de ses stigmates son corps amaigri. Elle a conscience de la pauvreté par la parole d’autrui, une honte sourde grandit. Peu à peu, dans sa conscience, se fait jour ce sentiment diffus d’étrange étrangeté parmi les siens, la change en une inconnue sous le regard de sa fratrie et de sa mère, de ce père taiseux, brutal, blessé à vif depuis si longtemps.
Le titre Je m’appelle Lucy Barton sonne telle une affirmation, une façon de se désigner, une proclamation. Ce nom, c’est moi, c’est bien moi. Il est possible d’échapper à la place que le destin voudrait assigner, d’être sujet. ce que raconte ce texte, c’est une douloureuse extirpation. Lucy Barton saisit un moment de sa biographie, un instant révolu, le temps immobile d’une hospitalisation. Dans cet espace clos, d’incertitude et de murmures, elle trouve sa mère à son chevet. La chambre aseptisée permet la confrontation, un espace neutre d’examens des corps. Là s’affirme l’impossible parole. Des vagues du passé ressurgissent, entre déni de la mère et volonté complexe de se rejoindre… Comment hurler cet amour affamé à celle qui n’en veut pas? Qui ne peut le recevoir? A cet hôpital en répond un autre, des années plus tard. celui de l’agonie de sa mère, qui ne voudra pas d’elle.
L’auteure choisit un récit par bribes dans un langage teinté d’oralité, extrêmement proche et vivant. Ce roman raconte aussi l’émergence de la vocation d’écrire, l’autorisation à le faire. Et, toujours, revient la question du langage, celui qui éloigne Lucy Barton, la sépare sans lien possible des siens. Ce qui restera, se sera l’énigme, l’inexpliqué. Qui a été cette mère? Quelle femme, avec quelles aspirations?
Au fond, en une demi teinte, sans amertume voilà une histoire empreinte de douceur, entre les lignes de laquelle court une nostalgie inassouvie.  C’est un texte centré sur la solitude de chacun, sur l’incommunicabilité des sentiments et des émotions, ceux qui s’érodent au fil des ans. Et renvoient chacun de nous à sa propre vulnérabilité, à l’inachevé et à l’énigme de toute existence…


Roman traduit de l’américain par Pierre Brévignon
Editeur: Fayard, 2017
206 pages
19 euros

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La princesse de l’aube de Sophie Bénastre et de Sophie Lebot


Je suis la lumière

Il était une fois, Elyséa, un royaume qui ressemblait à un paradis terrestre tant qu’il était magnifique. Le roi et la reine formaient un couple heureux et les sujets de ce royaume vivaient en harmonie avec la nature. Les arbres donnaient. La terre était riche et fertile.

Cependant, on ne sait pourquoi un terrible événement va totalement détruire ce coin de paradis obligeant les habitants à vivre sous terre comme des rats. Le désordre, la discorde s’insinuent dans le cœur des hommes et ils deviennent mauvais. L’ancien royaume devient l’ombre de lui-même jusqu’au jour où…

Somptueusement illustré par des couleurs chatoyantes et sombres à la fois. La princesse de l’aube ressemble à un conte. Il nous fait penser à quelque cité engloutie, au mythe de l’Atlantide. La princesse de l’aube provoque ainsi une vague de tristesse, un sentiment de nostalgie. Le récit traduit à sa manière la perfectibilité des hommes et en même temps leur l’hubris. En effet, les habitant se croient au-dessus des lois de l’univers. Ils vivent les événements avec indifférence comme si cela leur était dû. Ce royaume s’effondre car personne n’est capable de chanter les louanges de la vie et de ce que la nature peut offrir.

Cependant, c’est sans compter sur l’habileté des auteurs, Sophie Bénastre et Sophie Lebot car il y a toujours une lumière dans la nuit, un espoir possible au milieu des décombres. En effet, une enfant est née dans ce monde de ténèbres.

« Lorsque l’enfant naquit, on alluma des torches et des feux de joie pour tenter d’estomper la noirceur des cœurs. Le couple royal donna à la princesse le prénom de Lucia, qui signifie « lumière », en espérant que l’aube reviendrait un jour sur le royaume. Le plus surprenant, pour ceux qui avaient la chance de l’apercevoir, était la couleur de ses yeux. Comme si le regard de la princesse refusait de se tacher de terre et d’ombre. La vieille bonne affirma que ses iris avaient la teinte exacte du ciel d’Elyséa au lever du jour. (…) Bientôt, on chuchota au palais, on murmura dans les ruelles sombres, et une croyance se répandit dans les tunnels : la princesse Lucia serait celle qui guérirait le monde et ramènerait le soleil et la joie. »

Le mythe de l’Atlantide s’accompagne de la prophétie d’un Messie, symbole de l’Espérance du monde. L’espoir d’une Renaissance est possible. Mais pour éviter de nouveau la catastrophe, il faut que les sujets du Royaume se souviennent du passé. Cette mémoire constituerait leur histoire et celle du royaume.

La princesse de l’aube est une fable écologique. Le récit nous met en garde contre notre indifférence au monde. A l’heure du réchauffement climatique et de la déforestation, des signaux d’alarme ont été donnés. La fonte des glaces, la disparition de certaines espèces du vivant doit nous rendre vigilants. Notre monde, tel Elyséa, est fragile.

Encore une fois, La princesse de l’aube vaut la peine d’être lu. Pour les petits, c’est un conte avec du suspens et péripéties. Pour les adultes, il nous interpelle et nous interroge sur ce que nous avons fait à notre planète. Dans tous les cas, c’est aussi un merveilleux moment en compagnie d’un récit aux illustrations magnifiques.


Editeurs : De la Martinière, 2017
14,90 euros
A partir de 7 ans

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La Salle de bal d’Anna Hope

Chronique d’Abigail

Asile de Sharston, dans le Yorkshire.
L’Angleterre des années 1910; le dix neuvième siècle ne parait pas achevé encore et l’entrée dans le vingtième procèdera d’une déflagration mondiale. Voilà l’ère industrielle avec ses fabriques, sa misère urbaine…
Loin de la ville, voilà un bâtiment entouré de terres cultivées, de champs fertiles. Ce lieu prévaut pour la réputation de magnificience de sa salle de bal, aux proportions démesurées. Là, sous les lambris et la lumière dorée des vitraux aux teintes opulentes, tous les vendredis, les fous valsent, les patients virevoltent, hommes et femmes mélangés sous l’oeil affûté des soignants… Ces internés sont également conviés à entendre et à apprécier la musique classique, connue pour adoucir les moeurs, ceci à l’initiative du docteur Fuller qui en étudie les effets. A-t-elle le pouvoir de ramener à la culture ces êtres là? Dans l’histoire asilaire ce n’est pas nouveau. Ainsi, dans la maison de Charenton, un célèbre patient, le Marquis de Sade, se voyait-il convié par le corps médical à monter des pièces de théâtre mêlant malades, personnel soignant et acteurs professionnels. De même, le travail des aliénés, l’occupation, appartiennent à l’histoire de la tradition aliéniste. A Sharston, les psychiatres font travailler les hommes au dehors et les femmes, plus impressionnables et plus imprévisibles, à l’intérieur. C’est la ségrégation par le genre.
Le personnage pivot de l’intrigue, celui qui, finalement, incarne le miroir réel de ce fond historique, c’est Charles Fuller. Ce personnage, dépeint comme un être aux ambitions d’abord contrariées, cantonne dans un premier temps sa vision à une ségrégation des patients par genre. C’est que cette question sanitaire possède une envergure sociale et nationale; la santé mentale défaillante, faiblesse morale ou maladie on ne sait trop, menace le bon équilibre et l’évolution de la Nation… Le chemin qui conduira peu à peu notre docteur Fuller à épouser avec enthousiasme les thèses eugénistes, celles là mêmes qui remporteront un vif succès dans l’Angleterre conservatrice, relève bien des mobiles les plus obscurs…
Sans doute, dans ce récit teinté de romanesque, tient-il le mauvais rôle… Mais au moins a-t-il le mérite de créer un semblant d’épaisseur psychologique au milieu de personnages archétypaux , destinés à illustrer une catégorie sociale; ainsi d’Ella Fay, jeune ouvrière employée aux filatures, illettrée, représentante de ces classes dangereuses. Ou John Mulligan, Irlandais dépeint à grands coups de silences âpres, affecté par un destin implacable, représente-t-il le penchant mélancolique. Certes, la dimension rugueuse, poétique et sobre des lettres qu’il adresse à Ella le complexifient. Mais, surtout, elles incarnent l’encoche radicale à la logique de ce lieu, l’asile de Sharston. Ce que narre ici Anna Hope c’est cette tradition asilaire parfois oubliée, cette médecine des aliénés qui prend ses racines dans un XIX ième siècle scientiste encore si proche. C’est cette politique d’enfermement des malades mentaux et des pauvres, cette surveillance et cette punition. Il est notable que, bien que sensibilisée aux thèses eugénistes, issues de la pensée d’un certain Galton, la société Anglaise contrairement à d’autres ( les pays scandinaves des années 30, par exemple) ne votera ni n’appliquera jamais de telles lois. Si churchill, présent dans le roman, approuva un temps ces théories, il les reniera ensuite.
La force essentielle du roman tient à sa façon d’évoquer un contexte occulté, cette approche fondée sur les théories fatalistes de l’hérédité et sur celles d’une évolution darwinienne par la sélection naturelle.
Ici, l’obsession c’est le contrôle, la méfiance vis à vis des classes défavorisées, leur masse aveugle; ainsi, le crime d’Ella est-il de s’opposer à ses contremaîtres. Les fous, les marginaux, les plus pauvres ont leur place dans ce cercle de l’enfer. Ils peuvent aussi disparaître là, dans l’oubli et les silence des sous sols, à la merci  de soignants au mieux indifférents…
Le second point fort de l’intrigue sont les raisons dévoilées, profondes, intimes, loin de toute notion pseudo scientifique, qui poussent Fuller à basculer rageusement vers l’eugénisme.  C’est là un ressort habile.
En revanche, la déception tient plutôt à l’intrigue romanesque qui finit par se teinter de sentimentalisme au ton un peu mièvre en désaccord avec l’ensemble. Ce sera là le bémol essentiel à cette lecture.


Roman traduit de l’anglais par Elodie Leplat
Editeur Gallimard, 2017
389 pages
22 euros.

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Un don de Toni Morisson


Chronique d’Abigail

Un Don représente un voyage aux confins des origines, signe un retour aux premiers âges de la fondation des Etats-Unis, au temps des Pères Pèlerins. C’est une page ancienne et oubliée de l’Histoire américaine; non pas celle écrite par les vainqueurs mais de celle tissée dans la chair des histoires anonymes, les destins de ceux qui, la plupart du temps, se taisent. Publié en 2009, le roman de l’écrivaine Toni Morrison opérait un retour sur la question de l’esclavage, bien après l’incontournable Beloved.
Un Don
ressemble à une mélopée, un chant ancien, une plongée dans un moment fondateur. C’est une nature triomphante, insaisissable pourtant, capricieuse parfois, où tout abonde. Faune et flore se mêlent, s’harmonisent en une douce sauvagerie empreinte du sensualisme propre à l’auteure. Elle incarne plus qu’une toile de fond; elle se dote d’un pouvoir, dépeinte avec l’âpre poésie de Toni Morrison. En ce nouveau monde, qui bien sûr n’est nouveau que pour les Européens qui y accostent, où tout un chacun vient tenter sa chance, cette Nature dense évoque un temps primitif, celui du départ, d’une genèse. Dans cette luxuriance à la fois offerte et inquiétante, où évoluent des volatiles inconnus, où s’épanouissent des légumes et des cultures aux saveurs inédites, se tapit une promesse de danger et celle des possibles… Là, la chute n’a pas encore eu lieu… Mais, sous cette apparence de nouveauté intacte, loge un mensonge ancien. Une menace aussi vieille que l’humanité: l’idée que l’innocence ne peut ni triompher ni perdurer. L’accès à la connaissance de soi, à la conscience seront la rupture obligée.
C’est un roman construit autour de points de vue différents, sur le modèle foisonnant de ce continent neuf. Une voix s’élève et monte par intermittence, s’empare de la narration, dès l’ouverture. Il s’agit de Florens, esclave et noire, donnée par sa Mère à Sir Jacob, le maître blanc, en paiement de dettes. C’est un don. Un échange. Florens sera conduite par ce dernier jusqu’à son domaine, tout en enregistrant ce geste initial de sa mère comme une trahison irrévocable; jamais plus elle ne sera à sa place, jamais elle ne saura qui elle est.
Ce domaine s’assimile à une communauté de femmes, qui co existent, contraintes à le faire, font alliance pour arracher à cette terre leur subsistance. Toutes gravitent autour d’un homme unique, Jacob. Ces femmes se tiennent dans un isolement tant moral que géographique. Autour d’elles, des églises, des congrégations s’affrontent en un temps transitoire et chaotique. Toutes ces communautés demeurent crispées sur une même question; celle du Mal et de leur propre légitimité parmi les autres. l’isolement de ces personnages féminins au milieu de ces débats accroit leur vulnérabilité. Et davantage encore dès lors que le fléau de la variole s’abat, met à mal cet Eden, le plonge dans l’abandon des cultures, la faim. Car le Maître se meurt. Il laisse ce lieu sans gouvernance. Rébekka, l’épouse venue d’Irlande. Lina, l’Indienne, Florens descendante d’africains passés par la Barbade déportés là. Sorrow, la muette, la mystérieuse, l’apparente simple d’esprit aussi captive que les autres.
Ce que narre Toni Morrison, c’est cette loi intangible qui veut que l’esclave n’ait pas de filiation.  Ni de nom à lui; alors, noirs, blancs, indiens, tous pouvaient être réduits au statut d’esclave. Par définition, son origine est déniée à celui réduit à devenir objet, possession d’un autre que lui. Mais que produit sur la conscience de l’esclave son statut d’esclave? Peut-on, comme l’affirme le personnage du forgeron, être dans le même temps esclave et néanmoins plus libre que son Maître? C’est cette question de sa propre dignité, de la conscience de soi qui court entre les lignes. L’idée que l’émancipation serait avant tout une transformation de soi, par la capacité à se penser et à se définir. C’est la raison pour laquelle Sorrow se rebaptise d’un nouveau nom. La raison pour laquelle Florens écrit à son amant une part de son histoire, l’invite à déchiffrer ces signes qu’elle a clandestinement appris à tracer, résistance contre le vol du langage et des mots. Elle s’empare du Verbe. Léna, elle, consent à son joug.
C’est un autre récit, poignant, qui vient clore l’oeuvre. La parole est donnée à minha mae la mère de Florens, qui dévoile son geste originel, celui du don de sa fille au maitre blanc. Ce choix qui enclencha le reste du récit, qui donne voix aux premiers esclaves, et construit une narration qui redonne corps aux cohortes d’oubliés.


Roman traduit de l’Américain par Anne Wicke
Editeur: Christian Bourgois, 2009
193 pages
15 euros

 

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Les heures de Michael Cunningham


Chronique d’Abigail

Trois personnages, trois époques différentes.
Un seul rythme, lancinant; celui du flux et du reflux des consciences, aïgues et douloureuses. Ces pointes de lucidité percent le film protecteur d’une banalité quotidienne qui n’est, à vrai dire, que l’apparence de la banalité…
Voici l’art consommé de Michael Cunningham, équilibriste délicat de l’intériorité, du détail.
Trois personnages, trois femmes, trois destins.Une triade, sur le tempo parfait, celui à trois temps. Trois Parques qui ne le savent pas, chacune à sa manière, saisies dans les fils qui les relient, visibles et invisibles, dans ces cordes d’un espace temps capricieux, celui qui fait le Destin. Chacune, en l’ignorant, fait écho à l’autre, à la fois reflet et jumelle, sous l’égide d’une vibrante figure tutélaire, celle de Virginia Woolf. Car Les Heures sont aussi un hommage à l’écriture dans l’écriture elle-même, une réflexion sur ce que signifie, ce qu’implique cette dernière de part de soi, sur le lien ancien entre art et folie, inspiration et hallucination. Michael Cunningham rend compte du tourment de Virginia Woolf, de son exigence, de cette douleur de l’âme qui refuse de se calmer. Ainsi, les migraines, ces coups répétés, frappés à l’orée de l’esprit torturé de l’écrivaine, deviennent sa hantise, un signal… Celui des hallucinations, des voix. Qu’est ce donc qui est le plus réel? Ce que Virginia écrit ou ce qu’elle vit? Et cette écriture est-elle à la hauteur? Les interrogations reviennent, coupent le fil du réel, avec une récurrence incessante, avec cet entêtement propre à l’angoisse. Le corps affamé de Virginia s’épuise, privé de nourriture, le désir d’anéantissement monte, tel une marée, atteint la ligne de flottaison, et  finira par engloutir, au sens propre comme au figuré, Virginia Woolf. En dépit  de la figure d’amour patient de l’époux…
Cette toile redoutable qui enserre êtres et conscience, cette inquiétude de la folie, cet appel au repos offert par le néant représente une trame de ce roman à trois voix. Le temps y joue un rôle, puisque les époques s’y entrecroisent pour enfin se téléscoper, et que cet écoulement même des heures qui s’égrènent signe le lent étiolement, l’érosion des êtres, subtile, inéluctable…
C’est cette urgence  du vide, de l’insatisfaction qui revient en boucle. Comment emplir ces heures? Ces heures de confrontation à soi, ces heures qui suivent une mort, un départ, la réception donnée par Clarissa…La thématique du temps amène bien sûr celle de la mort.
Clarissa, la femme d’aujourd’hui, l’éditrice  mondaine, se confronte à la vacuité des jours. Personnage pivot, elle est le reflet d’une idée de Mrs Dalloway, roman éponyme de Virginia. Elle a une réception à organiser, qui l’absorbe; chaque fait ténu cependant la renvoie à une insatisfaction; il manque quelque chose, mais quoi?
Laura, la femme au foyer des années 40, ivre de lecture, arpente sa propre existence en funambule, happée par sa lecture de Mrs Dalloway. Sa conscience vacille, la pousse vers la fuite, dans un désir de mort. Le quotidien n’est que douleur. Il manque quelque chose; mais quoi? Que faire de toutes ces heures?
Chacune porte sa fêlure, une anxiété indicible face à l’ordinaire.
Mais, à vrai dire, c’est un quatrième personnage qui se voit pris dans la toile des ces trois femmes, reliées malgré les époques par ce filin invisible qui nie la seule coïncidence. Mais cela sera révélé au lecteur en fin de partie…
Car Michael Cunningham interroge aussi l’impossibilité de la création parfaite, le vertige de l’incomplétude  qui pousse ce quatrième personnage, le poète, Richard, à chuter dans le vide… Car les heures parfaites d’un soir d’été, rien ne peut les figer, pas même l’écriture… A la fièvre de Virginia répond celle du poète Richard sous la plume de l’écrivain Michael Cunningham.
Bel hommage à l’artiste écrivain, à l’élan qui pousse vers l’écriture, à ce désir de figer les heures. Bel hommage à ces 24 heures dans la vie d’une femme, au Mrs Dalloway de Virginia Woolf. Il y a là un jeu de miroir jusque dans l’écriture elle-même, dans celle, fine et ciselée de Michael Cunningham qui parvient à sonder la solitude des consciences confrontées à l’inquiétante étrangeté du quotidien.


Roman traduit de l’Américain par Anne Damour,
Editeur: Belfond, 1999
240 pages
18 euros

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