Un peu avant la nuit de Jean Joubert

joubert
Chronique d’Abigail

Un peu avant la nuit désigne cette heure incertaine, l’instant crépusculaire, celui d’une vie, celui de la conscience. C’est cet instant flou, sombre, le moment de bascule inquiétant du jour vers la nuit. Ces minutes de transition avant l’obscurité, du réveil des peurs enfantines, celle du noir qui rampe, mais aussi ce maintien à distance rassurant grâce à l’abri enveloppant de la maison. Des souvenirs.
Il y a un réalisme magique dans le récit de Jean Joubert. Une étrangeté émane de cette maison, celle où vit à l’ouverture du texte, le vieux professeur Broch, devenu veuf, qu’un sortilège empêche de quitter… Il y demeure seul, sa vie s’y déroule au rythme de rituels qui lui rappellent son caractère de toujours vivant; notamment le moment attendu du courrier, ultime fil d’Ariane qui le lie aux vivants. Il côtoie à peine ces derniers désormais; la maison elle-même évoque le mausolée. Le professeur s’est retiré dans le secret de certaines pièces, tandis que les autres sont musée du souvenir, avec ces meubles qui dorment sous les housses protectrices…
Puis, un message sort Broch de ce demi sommeil. Un rappel d’un passé oublié. Un certain Bruder, poète maudit qui fût autrefois son étudiant, lui lègue ses journaux intimes.
Le voyage de Broch jusqu’à la bibliothèque commence. Ce qui frappe dans ce récit, c’est cette géographie, cette spatialité de l’intime, du confiné. Du fermé. Ainsi, Broch quitte sa maison où il vit en reclus, prend une chambre dans un hôtel qui appartient davantage à la sphère de ces souvenirs,  bâtiment devenu miteux mais auréolé d’une semi réalité. Chaque lieu du roman possède son âme propre.
Et notamment la Forteresse, cet imposant bâtiment  à l’allure et à l’atmosphère gothique, la bibliothèque. Elle est un personnage à part entière, un espace de grouillement et de silence, un recueil du savoir et des secrets.  Elle n’est décrite qu’en termes de rayonnages, labyrinthes, dédales, murs de livres. Broch y consulte les journaux dans une cellule; il se fait prisonnier volontaire, presque épris de ce retrait, de l’ordre intemporel des lieux. Deux bibliothécaires, Gardiennes, Parques , veillent sur les documents.
Le roman distille une atmosphère crépusculaire. La temporalité n’existe que par des indices météorologiques: la pluie, la grisaille, la neige, celle qui recouvre tout d’une silencieuse couche de blancheur, exacerbant l’allure fantomatique du paysage… Elle amplifie la sensation d’isolement de Broch…
Tout est sensation, impression. C’est un univers confiné dans lequel évolue le personnage, dont on ne sait plus très bien s’il est réel. La dimension sensorielle, le passage du temps, insinuent dans l’esprit du lecteur une suspension, un cheminement vers la mort et son mystère. Car, quelle est donc cette bibliothèque? Et que désigne l’enfer, ce lieu interdit aux néophytes, où logent les livres interdits?
Cette énigme devient obsession, les murs exercent une fascination sur Broch, l’attirent… Il voudrait en faire son ultime demeure…
Ce texte, intime, onirique, évoque avec une poésie désuète le passage du temps, l’avancée dans la vieillesse, le temps de la mort…


Editeurs: Actes Sud, 2001
234 pages

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